1. La scission dynastique : une affaire de famille et de pouvoir
L'origine de la rupture remonte au début du XIe siècle. En 1007, l'émir ziride Badis ibn al-Mansur confie la gouvernance d'une partie du Maghreb central à son oncle, Hammad ibn Buluggin, fils du fondateur de la dynastie ziride.
Hammad renforce rapidement son pouvoir dans la région, notamment face aux groupes zénètes. Fort de son autorité militaire et politique, il s'affranchit progressivement de la tutelle de la branche ziride installée en Ifriqiya.
- 1007 : fondation de la Qal'a des Banū Ḥammād et affirmation d'un centre de pouvoir autonome dans le Maghreb central.
- 1014 : Hammad proclame son indépendance politique à l'égard de Badis ibn al-Mansur.
- La rupture religieuse : Hammad se rallie au calife abbasside de Bagdad, alors que les Zirides d'Ifriqiya restent encore liés au califat fatimide.
- 1017 : un accord met fin au conflit entre les deux branches et reconnaît durablement l'autorité hammadide dans le Maghreb central.
Les dates clés de la scission
- 1007 : Hammad ibn Buluggin établit sa capitale à la Qal'a.
- 1014 : proclamation de l'indépendance hammadide.
- 1017 : accord de paix avec la branche ziride d'Ifriqiya.
2. La Qal'a des Banū Ḥammād : une capitale fortifiée en montagne
Dès 1007, Hammad ibn Buluggin fonde sa capitale fortifiée : la Qal'a des Banū Ḥammād, située dans les montagnes du Hodna, dans l'actuelle wilaya de M'Sila. Le site, perché à plus de 1 000 mètres d'altitude, associe les fonctions d'une ville fortifiée, d'une résidence princière et d'un centre administratif.
La Qal'a n'était donc pas une forteresse isolée. C'était une capitale royale, dotée de palais, d'une grande mosquée, de quartiers d'habitation, de jardins, de bassins et d'infrastructures destinées à affirmer le prestige des Hammadides.
Aujourd'hui classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, la Qal'a constitue l'un des témoignages les plus importants de l'urbanisme et de l'architecture de l'Occident islamique au XIe siècle.
- Le Dār al-Baḥr : un palais associé à un vaste bassin central et à des espaces de réception princiers.
- La Grande Mosquée : son minaret conserve un décor architectural remarquable et demeure l'un des éléments les plus visibles du site.
- Les palais : les fouilles y ont révélé stucs sculptés, éléments de marbre, bois décorés, claustras et céramiques architecturales émaillées.
Pendant près d'un siècle, la Qal'a fut le centre politique de la dynastie et un foyer artistique majeur du Maghreb central.
3. Arts de cour et céramique émaillée
La Qal'a des Banū Ḥammād ne fut pas seulement une capitale militaire et politique. Les décors de ses palais révèlent l'existence d'une cour attentive aux formes les plus raffinées de l'art islamique occidental : stucs sculptés, boiseries, éléments de marbre, motifs architecturaux et céramiques émaillées.
Les carreaux émaillés de la Qal'a des Banū Ḥammād comptent parmi les plus anciens témoignages archéologiques connus de mosaïque de faïence dans l'Occident islamique. Découverts notamment dans le Dār al-Baḥr, ils associent des étoiles à huit pointes bleu-vert à des éléments cruciformes, parfois ornés de lustre métallique et d'inscriptions.
Employés dans des revêtements muraux et des dallages palatiaux, ces décors témoignent du raffinement de la cour hammadide et préfigurent les traditions de céramique architecturale qui se développeront plus tard au Maghreb et en al-Andalus.
Les décors de la Qal'a
- Motifs géométriques : étoiles à huit pointes et pièces complémentaires formant des compositions modulaires.
- Couleurs : glaçures bleu-vert, blanches et autres variantes décoratives.
- Lustre métallique : décor brillant obtenu par une technique céramique complexe.
- Inscriptions : certains fragments comportent un décor épigraphique, probablement destiné à être lu sur des revêtements muraux.
- Importance historique : un témoignage précoce et majeur de la céramique architecturale dans le Maghreb médiéval.
Ces œuvres situent la Qal'a dans des réseaux artistiques reliant le Maghreb central à l'Ifriqiya, à al-Andalus et, plus largement, aux circulations techniques du monde islamique méditerranéen. Elles ne doivent pas être comprises comme le produit d'un art isolé : elles témoignent au contraire de la capacité des Hammadides à accueillir, adapter et développer des techniques décoratives de haut niveau.
4. Le virage maritime : Béjaïa et An-Nāṣiriya
À la fin du XIe siècle, l'équilibre du royaume change. Les pressions exercées dans les hautes plaines, notamment dans le contexte des migrations hilaliennes, poussent les Hammadides à renforcer leur présence sur le littoral.
En 1067, l'émir al-Nāṣir ibn ʿAlannās développe Béjaïa comme nouvelle capitale et lui donne le nom d'al-Nāṣiriya. Le déplacement du centre de pouvoir vers la côte ouvre la dynastie vers la Méditerranée et le commerce maritime.
Ce changement transforme progressivement un royaume centré sur les montagnes et les routes intérieures en une puissance maritime, commerciale et diplomatique.
- La porte de la Méditerranée : Béjaïa devient un débouché essentiel pour les ressources de l'intérieur, les échanges transsahariens et les relations avec les ports de la Méditerranée occidentale.
- Les réseaux commerciaux : la ville entretient des relations avec des marchands et cités maritimes d'Italie, notamment Pise et Gênes.
- La fonction navale : la côte hammadide acquiert une importance stratégique nouvelle dans les rivalités méditerranéennes.
5. Le rayonnement culturel et scientifique de Bougie
Sous les Hammadides, Béjaïa — connue en Occident sous le nom de Bougie — s'impose progressivement comme l'un des grands centres urbains du Maghreb. Son port, ses échanges, ses institutions religieuses et ses activités savantes contribuent à son rayonnement.
Les splendeurs de Béjaïa
- Les échanges méditerranéens : Béjaïa devient un port important entre le Maghreb, al-Andalus, l'Italie et les routes de l'intérieur africain.
- Les mathématiques : la tradition associe Béjaïa à la formation méditerranéenne de Leonardo Fibonacci et à sa découverte des pratiques de calcul indo-arabes.
- Les savoirs : la ville attire juristes, théologiens, lettrés et savants ; son prestige intellectuel se prolonge après la période hammadide.
- La cire : l'importance du commerce de cire contribue à l'association durable entre le nom de Bougie et le mot français « bougie ».
Conclusion : l'autre visage du génie sanhadja
La scission hammadide montre la capacité de la confédération sanhadja à produire plusieurs centres de pouvoir, adaptés à des environnements et à des horizons différents. Héritiers de la tradition ziride du Maghreb central, les Hammadides bâtissent d'abord une capitale de montagne, puis développent une grande cité méditerranéenne.
De la Qal'a à Béjaïa, leur histoire relie les hautes terres du Maghreb central aux routes maritimes, aux échanges artistiques et aux circulations intellectuelles de la Méditerranée médiévale.
À retenir
- 1007–1014 : affirmation de la branche hammadide et indépendance politique.
- La Qal'a : première capitale hammadide, ville fortifiée et centre artistique majeur.
- La céramique émaillée : des témoignages précoces de mosaïque de faïence dans l'Occident islamique.
- 1067 : développement de Béjaïa comme nouvelle capitale hammadide sous le nom d'al-Nāṣiriya.
- Béjaïa : port méditerranéen, centre commercial et foyer intellectuel durable.
- Héritage : un pont entre le Maghreb montagnard et la Méditerranée.